jeudi 28 février 2013

Pour en commencer avec Serge Kerval

     Ceci ne se veut pas un site sur Kerval à proprement parler. Il ne sera pas orthodoxe, ni exhaustif, mais suivra le cours de mes attachements et de mes préférences – de mes émotions aussi .
Mon premier rapport à la musique, je peux dire que ce fut avec Kerval (et Mozart). Ma mère avait enregistré quelques cassettes avec lesquelles elle m’endormait chaque soir, à partir de ses vinyls. Ma culture musicale fut ainsi tout entière bâtie sur les compilations qu’elle fit ou que mon père fit de son côté, et qu’il m’amenait à chaque séjour. Ce qu’il y a d’ailleurs de merveilleux aussi, c’est que lui, mon père, accompagnait et entrecoupait toujours ses enregistrements de mots et messages qu’il m’adressait à travers son micro, sachant que j’écouterais telle musique pour m’endormir, et telle autre pour danser. Instants magiques qu’il m’est encore possible d’entendre maintenant, et que je chéris pieusement, lorsqu’ils font leur apparition parmi mes cassettes de Gaston Couté, de Marc Ogeret chantant La Révolution française (qu’il m’avait faite pour le bicentenaire), Patrick Abrial ou Mikis Theodorakis.
    Jusqu’à ce que je parte pour Paris à 18 ans, c’est ainsi que je me suis endormie touts les soirs, dans un rituel presque proustien, et qui était chez moi un moment magique.
Une chambre dans la nuit, mais où ne règne pas vraiment l’obscurité non plus, des persiennes à jalousies, peintes en blanc, qui laissent filtrer quelque peu de jour. L’ancienne chaîne stéréo Continental Edison, qui au sein de sa patine métallique recélait quelques minuscules rectangles alignés en relief, sur deux rangées, qui à la nuit émettaient et diffusaient alternativement leurs lumières vertes et rouges, au flux de la musique. Moment magique qui remplaçait pour moi la lanterne de Combray. Elles contribuaient à cette atmosphère toute particulière, qui me menait déjà au seuil du rêve. Ni vraiment encore le rêve, mais déjà plus non plus le réel ; étrange atmosphère d’entre-deux, que je recherche souvent depuis, et qui est un peu similaire à celle que l’on ressent – du moins pour ma part – au sortir du cinéma, lorsque nous mettons enfin le pied sur la terre ferme.
Peut-être aussi dois-je la qualité de ma mémoire actuelle à cette époque. Ce fut avec Kerval, pour commencer (les autres chansonniers suivirent ensuite) que, blottie au fond de mon lit, toute petite encore, je me souviens d’avoir chaque soir tenté de retenir un peu plus de couplets, un peu plus de refrains, pour le lendemain pouvoir les devancer dans ma tête, et chaque semaine ainsi un peu plus. De ces défis que l’on se fait à soi-même enfant (dans ma peur du noir à Marseille, chaque soir quand je montais à ma chambre, et que j’entendais le bruit du bus arrivant au loin, je devais en les montant deux par deux – et en posant bien le pied sur les tomettes et non le nez-de-marche en bois – arriver à telle marche avant qu’il ne passe devant la maison, là où la lumière de l’étage commençait à colorer les escaliers, et alors je serais sauvée. Idioties que je me (sur)prends encore à faire aujourd’hui).
Je ne l’écoute pas tous les jours maintenant. J’ai besoin pour scander ma vie de choses parfois plus tourmentées, parfois plus vives, parfois plus bruyantes, parfois endiablées. Je ne l’écoute pas tous les jours, mais il est toujours présent dans mon âme.
    Comme une évidence.
    Récemment je me suis posée la question des 3 de l’île déserte. Musique, livre, peinture, lesquels choisirais-je d’emmener sur une île déserte. La réponse fut simple, évidente et lumineuse. Musique : Kerval ; Livre : les contes de Grimm et les contes russes ; Peinture : le lotus égyptien. Et pourtant d’autres livres, d’autre tableaux me collent à la peau depuis des années, mais il faudrait alors que j’en prenne plusieurs dans chaque catégorie, et bien que limitant mon choix à un petit nombre, n’en garder qu’un me serait impossible. Au fond, les trois choix que j’ai faits, se ressemblent bien. Ils sont simples mais correspondent pour moi à un certain absolu ; la sensation qu’on ne peut rien dire de plus, qu’il n’y a rien à ajouter. La sensation aussi de pureté, d’intemporalité et d’absolu mélangés. Une certaine épuration. Mais qui parle au plus profond de l’âme. Je ne m’en suis jamais lassée, et ils ont traversés le temps et ma vie sans être altérés.
   Je pense que l’amour de la langue et des mots me vient aussi de là. Les mots qui se forment dans la bouche de Kerval deviennent des mots magiques, qu’il détache ou fait sonner aussi bien qu’il les chante. C’est avec lui que j’appris et je découvris le plaisir de me répéter pour moi-même certains mots, juste pour leur sonorité, expérience « érotico-jubilatoire » et jouissance toute flaubertienne ( » y a oiseau ni oiselle qui sache y venir »… il n’y a pourtant rien de bien magique dans ces mots. C’est que vous ne les avez pas entendus prononcés par Kerval). Il ne fait pas que chanter, il « chantourne »  pour employer une image de René Char.
   Il est une voix. Ils sont deux pour moi à revêtir cette dénomination – l’autre, que j’appellerai The Voice, est Joan Baez. Une sorte de choc électrique et émotionnel, jusqu’à donner envie de pleurer, et qui se diffuse ensuite sous la peau et jusqu’au plus profond de l’être en un apaisant et rassurant bien-être. Voix d’une pureté exceptionnelle. Il est des voix prenantes parmi les chanteurs que je vénère, tels Ogeret ou Ferrat, mais que ce soit Kerval ou Joan Baez, c’est leur pureté qui m’atteint et m’enchante, comme un don venu du ciel. La voix de Kerval, c’est tout un monde qui parle à mon âme et parlait à mon âme d’enfant. Je vous laisse la découvrir.

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